Mur de grès avec lettres et chiffres. ©Photographie : Rdonar.

Les origines du graffiti

Par Karine Fessard

Le mot «graffiti» porte en lui l’idée de l’écriture. Né à la fois du verbe grec graphein (écrire) et du nom latin graphium (stylet), il apparaît dans la langue française en 1856 dans l’ouvrage Graffiti de Pompéi de R. Garrucci. Le graffiti y désigne les écrits spontanés des murs de la Cité de Pompéi n’ayant pas été réalisés par des artistes et y est associé à un besoin d’expression dans un endroit public. Le graffiti n’a donc pas sa place dans le musée, mais «sur un support occasionnel et inhabituel» Cela explique la distinction effectuée entre le street art compris par les graffeurs comme «des pratiques commerciales, conçues pour les médias et le marché» tandis que le graffiti «reste marqué par l’underground et la transgression».(1)

Cette pratique apparaît dès la Préhistoire au travers des mains négatives apposées sur des murs. Le graffiti est ainsi une inscription de l’Homme qui a conscience de sa présence, a besoin de la marquer – avec ou sans écriture.

(1) GZELEY Nicolas, LAUGERO-LASSERRE Nicolas, LEMOINE Stéphanie, PUJAS Sophie.

Mur de grès avec lettres et chiffres. ©Photographie : Rdonar.

On note l’omniprésence de ces témoignages dans notre vie quotidienne : murs de toilettes publiques recouverts d’aphorismes, cœurs reliant deux personnes, dates et noms dans des lieux célèbres…

On affiche aux yeux de tous notre passage sur terre, comme le chante Renan Luce : «Ouvrez les yeux car où que j’aille / Je laisse derrière moi des entailles». Pour Brassaï, le graffiti va même avec l’anonymat, car c’est «l’instinct de survie de tous ceux qui ne peuvent dresser pyramides et cathédrales [qui les pousse à] laisser leur nom à la postérité». Le graffiti est donc l’apanage de l’homme qui n’est pas connu, mais qui exprime son besoin de montrer qu’il a été, en utilisant l’espace public.

Expression de survie dans le temps ou signe d’appropriation de l’espace, le graffiti est souvent répétitif. Au Musée du Louvre, on peut remarquer des formes de cœur apposées sur certaines pierres des fondations historiques. Il s’agit du graffiti de reconnaissance d’un tailleur de pierres pour la rémunération de ce dernier en fonction du nombre de pierres taillées.
À la fois signe distinctif et signature, c’est surtout dans les années d’après-guerre que l’on voit apparaitre le graffiti au sens moderne du terme.

©Graffiti à Pompéi, XVI (ante) K(alendas) Nov(embres) in[d]ulsit pro masumis esurit[ioni]». On peut la traduire par «Le 17 octobre il s’est livré à la nourriture de façon immodérée». Parco archeologico di Pompei

En effet, dans les années 1960, le graffiti urbain connait une renaissance aux Etats-Unis à travers le mouvement nommé graffiti writing. Les quartiers populaires de Philadelphie voient alors apparaître des signatures, devenant ensuite des messages, avec un langage propre, des codes et un vocabulaire précis. Un lieu abandonné par les populations blanches aisées au profit des banlieues, peu accueillant, devient un territoire délimité par ces codes : un territoire vivant. Le graffiti writing – développé dans le cadre du mouvement des droits civiques et de la tension raciale – devient ainsi un médium de communication politique dans un territoire défavorisé.

©Colin Howey, Graffiti naval sur un pignon de la cathédrale de Norwich.

Le graffiti politique expose ce qui se déroule dans la Cité. Cela existe déjà dans la Rome Antique : dans le musée du Palatin, on trouve ainsi un célèbre graffiti intitulé «Alexamenos adore son Dieu» représentant le Christ sur sa croix avec une tête d’âne salué par le dénommé Alexamenos. Découvert en 1857, le graffito d’Alexamenos est certainement le plus ancien exemple de représentation du christianisme par la croix, puisqu’il est daté entre le Ier et le IIIème siècle et est sûrement le fruit d’une moquerie d’un Romain à l’égard d’un chrétien.

Cette portée politique du graffiti se maintient à travers l’Histoire comme un moyen de libérer la parole des foules. Encore aujourd’hui en France, durant la crise des gilets jaunes, s’est observée cette recrudescence des «murs qui parlent», venant inscrire dans le temps et l’espace public des positions politiques. Le graffiti permet de réinvestir l’espace public en exprimant à la fois une présence, une position politique, mais aussi une réappropriation des territoires. Le graffiti se présente également comme un moyen de communication.

Le graffiti carcéral peut entrer dans cette catégorie, cherchant à créer un lien humain dans un lieu déshumanisé. En effet, l’inscription d’un nom permet de montrer qu’un prisonnier peut communiquer avec ses gardiens et avec l’Histoire. Le graffiti peut ainsi être associé à un témoignage. Durant l’Égypte ancienne, des graffitis apparaissent sur les pyramides, tombeaux ou petits monuments. Certains se trouvent également sur des pierres et viennent indiquer le début ou la fin d’un périple, comme dans les graffitis navals. On communique sur son voyage, en donnant des informations plus précises qu’une simple signature, tout en renforçant l’union religieuse des marins, qui composent des ex-voto à partir de ces graffitis.

Aujourd’hui, la pratique du graffiti reste encore largement et légalement répréhensible. Communiquer politiquement au travers des graffitis ou dégrader un bien public s’apparente à une pratique vandale, dont la définition se fait, en France au moment de la Révolution de 1789. À quel moment passe-t-on, alors, du graffiti à l’œuvre d’art, du vandale à l’artiste ?

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