Fresque de la tombe du plongeur, Musée archéologique national de Paestum. 480-470 av. J.-C.

La Grande Bleue a-t-elle toujours été bleue ?

par Christel Weill-Engerer

L’Histoire a été marquée par la Méditerranée, « la mer entre les terres », vue depuis la terre, vaste étendue liquide, jalonnée de côtes et d’îles, grande comme 5 fois la France. Cette mer qui sert de pont entre l’Orient et l’Occident, raconte l’histoire des différents peuples qui l’ont sillonnée, marins, navigateurs, commerçants, aventuriers, héros. Deux grands textes fondateurs, L’Iliade et L’Odyssée, la racontent à travers des passages célèbres et un héros illustre, Ulysse. Mais comment Homère la nommait-il? Celle que l’on désigne aujourd’hui par une périphrase, « La Grande Bleue », était-elle nommée de la même manière?

Ulysse et les Sirènes, détail d'un vase grec à figures rouges, Vulci, 480-470 av JC, British museum.
Ulysse et les Sirènes, détail d'un vase grec à figures rouges, Vulci, 480-470 av JC, British museum.

Ulysse, parti vainqueur de Troie, va traverser les différentes subdivisions de la Méditerranée : il va successivement emprunter les voies maritimes de la mer Egée, de la mer du Levant, de la mer Tyrrhénienne, de la mer du Couchant. Dans les années 1920, l’hélléniste Victor Bérard, a proposé de retracer la carte des péripéties d’Ulysse, en l’inscrivant dans une réalité géographique : la Grèce, l’île de Djerba, la côte de Naples, l’île de Stromboli, la Sicile, la Sardaigne, le détroit de Gibraltar. Dans l’imaginaire collectif aujourd’hui, chacun de ces lieux, symbole de la Méditerranée est lié à la couleur bleue : bleu de la mer, bleu des volets, bleu des portes, bleu des toits, bleu du ciel. Tout nous invite à la contemplation du bleu. 

Fresque de la tombe du plongeur, Musée archéologique national de Paestum. 480-470 av. J.-C.
Fresque de la tombe du plongeur, Musée archéologique national de Paestum. 480-470 av. J.-C.

Pourtant, en ces temps reculés des épopées homériques, la mer Méditerranée n’est pas connue en tant que telle et, pour les Grecs, ne représente en aucun cas un sentiment de calme, de plénitude, de fraîcheur, de contemplation. Elle est au contraire ambivalente, dangereuse tout en étant attirante, car elle est le lieu de tous les dangers, de tous les risques, privant les marins de repères au point de les amener à s’égarer et à périr, ce qui pour eux était la pire des morts puisqu’ils ne pouvaient avoir de sépulture.

Homère, sculpture en marbre (1812), par Philippe-Laurent Roland (1746-1816). Paris, Musée du Louvre. - Tony Querrec_RMN-GP
Homère, sculpture en marbre (1812), par Philippe-Laurent Roland (1746-1816). Paris, Musée du Louvre. - Tony Querrec RMN GP
Francois-Louis Schmied, L'Odyssée, 1900• Crédits - Getty
Francois-Louis Schmied, L'Odyssée, 1900• Crédits - Getty

La Méditerranée n’est donc pas caractérisée par une périphrase laudative d’ordre chromatique comme actuellement, mais par des images métonymiques qui résument les périples d’Ulysse et le courage qu’il a à affronter tout ce que cette mer renferme (tempêtes, monstres, dieux, sirènes, vents contraires). Pas de bleu donc dans le regard des Grecs qui regardaient cette mer comme si cette couleur n’existait pas dans leur perception. En fait, la langue grecque ne possède pas de mots pour désigner le bleu. Les deux seuls mots qui s’en rapprochent sont « glaukos » et « kyaneos », adjectifs qui recouvrent toute une palette de couleurs sombres, violet, gris, brun, noir, bleu foncé.

Chez Homère, on ne trouve ainsi pas d’adjectifs de couleurs pour désigner la mer, mais des adjectifs de luminosité. On trouve plusieurs occurrences d’adjectifs caractérisant l’état de la mer : poissonneuse, « ichtyoeis » (X, 540), brumeuse, « èeroeideis » (V, 164), sans moissons, « atrygetos » (V, 140). Les seules mentions de couleur de la mer sont quand elle est désignée comme blanchâtre, « polios », en étant associée à l’écume, ou couleur de vin, « oinops », ou bien violette, « porphyreon kuma », quand elle est décrite à l’aube ou au crépuscule, le poète créant donc un lien entre les reflets du soleil et l’écume de la mer. La mer peut encore être désignée par Homère comme sombre, noire, avec l’expression, « melainov kuma », les vagues sombres. Mais pas de mer bleue.  En fait, toutes ces épithètes renvoient aux différents points de vue de ceux qui la parcourent. La Méditerranée fascine tous ceux qui l’empruntent au point d’être elle-même désignée dans l’Odyssée par une variété d’expressions qui nous éloignent fortement de l’unique image de « La Grande Bleue » qui est dans nos esprits. Homère distingue ainsi la mer, le grand large, comme « pontos », voie de passage, terme que l’on retrouve étymologiquement dans le nom de Pont-Euxin, qui permet de relier un point à un autre, en l’occurrence l’Orient et l’Occident ; mais la mer est aussi désignée par le terme « hals », l’étendue salée, racine que l’on retrouve dans le mot sel, bien par un terme plus général et neutre, que nous connaissons tous, « thalassa ».

Ainsi, cette variété d’expressions de la langue homérique excluant la couleur bleue de la mer qui s’impose pourtant pour nous aujourd’hui, renvoie à une perception métaphorique de la Méditerranée qui inspirait aux Grecs crainte et respect. Elle n’est donc pas encore lieu de villégiature, la « Mare Nostrum » auprès de laquelle les riches Romains installeront leurs demeures pour y pratiquer l’otium et la contemplation. Elle est aujourd’hui celle qui attire les flux de touristes estivaux qui viennent tous chercher ce qui la caractérise : sa couleur bleue, source de repos et de déconnexion.

Archibald Pierre, Mer Méditerranée, 2015
Archibald Pierre, Mer Méditerranée, 2015
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