©Sandrine Estrade Boulet, Hey Babae Take A Walk
 HUMO(UR) BAN ART

Par Christophe Givois

Il y a dans le titre Humo Ur Ban Art un jeu de mots pourri hispano-anglais qu’on pourrait traduire par «Fumée, ton art interdit». Inventé pour la circonstance, il se réfère à l’expression «il n’y a pas de fumée sans feu»: La fumée du street art, art transgressif, signe le feu décapant qui couve dans la cité ; l’humour en est le fumet savoureux.

Peut-on partager l’humour avec la première personne venue ? Oui, si l’on en croit nos murs, nos édifices et nos façades de bâtiments. L’humour est l’un des modes de dialogue avec le passant utilisé par les street artistes dans leur appropriation de l’espace public. Au détour d’une rue, dans un train de banlieue, sur l’autoroute, au milieu d’une cité, sur une route champêtre, notre regard est surpris par l’humour d’un trait d’esprit, d’un dessin, d’une relation entre une œuvre et un passant ou un paysage. C’est souvent très drôle. Cela tient parfois du jeu de mot pur, parfois de l’utilisation de l’espace par un artiste, se servant de l’affectation d’un bâtiment, utilisant un accident de terrain, une faille.

Déjà, à Pompeï, au 1er siècle, cet humour est présent, comme en témoigne ce graffiti archi connu s’adressant à son support : «Mur, je suis surpris que tu ne te sois pas effondré sous le poids des bêtises de tous ceux qui ont écrit sur toi».

©Oakoak, Bruce Lee
©Oakoak, Bruce Lee

À l’époque moderne, à la suite de Blek le rat, pionnier du street art qui a débuté son œuvre protéiforme en disséminant au pochoir des rats dans tout Paris, (plus proche de nous, on pense à son œuvre terrible mais drôle After the apocalypse, figurant un rat faisant un selfie dans les ruines d’une ville moderne), toutes les déclinaisons de l’humour émaillent les espaces communs, urbains mais aussi ruraux.

Ces déclinaisons humoristiques peuvent revêtir toutes les formes de jeu avec les mots et de détournements de phrases ou de signes graphiques. On joue avec les noms propres aussi, les personnages connus (mais parfois inconnus) et les noms de marques y sont moqués et pris à parti. Certains ouvrages recensent ces jeux de mots dont le très complet Graffitivre, accompagné de sa page tumblr éponyme et régulièrement mise à jour sur les graffitis de graffeurs présumés alcoolisés. Le livre propose, en plus de son recensement, une introduction historique et réflexive sur la nécessaire transgression exprimée par les graffitis. Comme exemple, on y trouve, en quatrième de couverture, en forme de réponse à Pompéi : «Enfin un mur sans graffiti». Ou encore de l’humour noir «Omar m’a yonnaise», du détournement «ROULEZ AU PAS… tis», de l’humour cultivé (ou freudien, c’est selon): «Œdipe a dit : la sortie c’est parricide»…

Mais les déclinaisons humoristiques sont le plus souvent purement graphiques ; elles jouent avec les mobiliers urbains et les bâtiments, créent des illusions avec les perspectives. Elles se présentent parfois directement à notre vue comme ce dessin de Oakoak représentant Bruce Lee derrière une vraie barrière défoncée : on jurerait que c’est lui qui a fait le coup. On retrouve cet humour décliné autrement dans la poésie de l’œuvre de Sandrine Estrade Boulet où une motte d’herbe peut devenir coiffure, poils pubiens ou tutu de personnages imprimés dans l’asphalte.Parfois, nous ne sommes pas conscients directement de l’humour provoqué par notre propre présence dans l’oeuvre : il y a une forme d’humour tendre à se tenir blottis dans la main d’une grand-mère géante et visible uniquement du ciel, dessinée par ELLA & PITR, ou d’être sa crotte de nez ou une fourmi dans son oreille… Ces artistes pratiquent aussi l’humour politique volontaire avec, par exemple, leur fresque évolutive du géant aux fesses nues et du «comité de soutien aux sans-culottes» menacée de disparition par la municipalité de Saint Etienne.

©Sandrine Estrade Boulet, La Touffe.

Et puis, il y a l’humour énorme de ZEVS, où l’entreprise de l’artiste elle-même témoigne d’une dérision cruelle et fortement transgressive. Son kidnapping d’image de la modèle de publicité d’une grande marque de café contre demande de rançon, ses «exécutions» de personnages d’affiches publicitaires, sa «liquidation» des marques de produits de consommation courante provoquent et font rire.

Les murs, les rues et les trottoirs de nos villes et de nos environnements révèlent le Rabelais qui y vit souterrainement et dont les street artistes relaient les rots, la sueur, les désirs, les pets et les soupirs. L’institution a beau utiliser toute la panoplie des moyens répressifs pour les en empêcher (poursuites, condamnations, espionnage et récupération), parions que les artistes trouveront toujours le moyen d’y échapper et de nous faire passer leur rire, car, comme le disait Wolinsky : «L’humour est le plus court chemin d’un homme à un autre.»

©Ella_Pitr, _le géant aux fesses nues_,crédit photo Valentine Letesse, 2014.
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