Émilie Sévère et Michel Soudée
Mue 31 – 2019 – fusain, mine de plomb et  - 95 x 67 cm
Entretien avec Michel Soudée et Emilie Sévère : Coup de coeur DDESSIN 19

Pauline Lisowski

Entretien de Pauline Lisowski pour Art’nBox, avec Michel Soudée et Émilie Sévère, Coup de cœur DDESSIN #7, avec une série de dessins en duo.

Art’nBox : Tous les deux, vous menez un travail sur des formes organiques, des corps qui suggèrent le vivant. C’est la première fois que vous travaillez ensemble. Comment avez-vous travaillé à quatre mains ?

Cela fait longtemps que nous avions l’envie de tenter une œuvre en commun. La proposition d’Ève a été l’occasion de concrétiser l’expérience. 

Michel Soudée : Pour cette série nous sommes partis d’une série d’esquisses au trait que j’avais déjà à l’atelier. Donc le terrain n’était pas neutre et ça a un peu conditionné le champ d’action d’Émilie. Il fallait commencer quelque part et tenir compte du temps qui nous était imparti pour l’expérimentation. Le dessin d’Émilie est entré dans la série Mues et a provoqué une perturbation, pour donner une espèce d’hybride. La question était de savoir si la greffe allait prendre, si chacun serait capable d’intégrer les éléments que donne l’autre.

Émilie Sévère : Pour moi ce qui était difficile au début, ce fut de me contraindre à ne pas transgresser les lignes de la première esquisse. Je pars souvent du fond pour faire émerger les formes de mes images, et on a presque toujours l’impression qu’elles débordent du cadre. Me concentrer à l’intérieur d’une forme cernée m’a poussé à ouvrir d’autres directions, et à opérer un changement d’échelle pour ainsi dire, en fouillant un microcosme qui pourrait être contenu par les Mues. Ce qui m’a incité à entrer dans l’épaisseur de cette peau et y découvrir tout un monde. 

Concrètement on a travaillé en même temps sur plusieurs dessins que l’on se repassait, en faisant de multiples aller-retours sur chacun.

AnB : Votre dessin s’appelle Mue, il évoque un flux, une métamorphose, un être en croissance. De quelle manière composez-vous la forme, encore en état de changement ?

Émilie : Nos images ne sont pas finies. Je veux dire par là qu’au moment du travail, nous ne nous projetons pas sur la finition de l’image, mais nous cherchons plutôt toujours à la voir apparaître.

Le fait de travailler à deux a encore stimulé cette recherche d’un dessin ouvert.

Michel : Oui, cette série explore une forme qui flotte, entre un corps et un voile. Mues c’est aussi l’anagramme de Muse. Le titre évoque les serpents qui changent de peau. Certains insectes, arachnides ou crustacés se défont même d’une enveloppe qui est leur propre corps (une carapace ou un exosquelette). Les Mues que nous dessinons sont comme une enveloppe ouverte, mais qui reste vivante.

Ici plus que le résultat d’une mue, le dessin voudrait montrer quelque chose du phénomène.

Émilie Sévère et Michel Soudée Mue 27 - 2019 fusain, pierre noire et mine de plomb sur papier 67 x 97 cm

AnB : Cette création vous a-t-elle permis de faire émerger d’autres techniques de dessin ?

Nous étions attentifs à entrer dans le dessin de l’autre. Nous avons plusieurs fois échangé nos outils et peu à peu les territoires se sont confondus. À certains endroits il devient impossible de savoir qui a fait quoi.

AnB : Ces dessins suggèrent du mouvement, une vie. Quelles sont vos sources d’inspiration sur cette œuvre ?

Michel : Pour moi un dessin vivant est un dessin habité. Ça passe surtout par la vitalité de la ligne ; il faut qu’elle soit incisive, presque tranchante, qu’elle saisisse les formes.

Émilie : De mon côté, un dessin (ou une peinture) commence à m’intéresser quand il devient vibrant. Au même titre que certaines textures végétales ou minérales, comme par exemple une racine de fougère. Je cherche le moment où la matière s’anime. 

Michel : Au niveau du référent il y a une ambiguïté ici et on ne sait pas très bien ce qu’on voit. Les Mues ont cessé d’être des objets réels pour redevenir non définies. On oscille aussi entre corps vivant et corps mort. On se demande un peu si elles sont en pleine décomposition ou si elles vont se mettre à danser.

AnB : N’y-a-t-il pas une notion de croissance ou d’expansion interne dans cette figure de Mue ?

Émilie et Michel : Oui elle convoque des rapports de forces et fait cohabiter différentes échelles. Chaque Mue est un paysage tout en mollesse et en aspérités. Elle déploie des formes sculptées par le ruissellement et la sédimentation. Des protubérances visqueuses, glissantes, aqueuses côtoient l’os, des nœuds, du structuré.  

Émilie Sévère et Michel Soudée Mue 26 - 2019 fusain, encre et mine de plomb sur papier 95,5 x 67 cm

AnB : L’espace a-t-il guidé le développement de vos formes ?

Émilie et Michel : C’est surtout une question d’espace. À la fois à l’intérieur de la feuille et en relation avec le corps de celui qui regarde.

Émilie : Dans ma pratique en général, la relation à l’espace est essentielle. Je suis très attentive à la circulation au sein de l’image, ainsi qu’à la manière dont un tableau s’inscrit dans l’espace d’exposition. 

Michel : Pour l’instant on pourrait regrouper les Mues en 3 formats : celles plus petites que nous sur lesquelles on se penche à la manière de miniatures, celles équivalentes à notre corps que l’on regarde en miroir et celles franchement plus grandes que nous que l’on perçoit comme une grosse bête échouée. Leurs tailles influencent la manière dont on se projette dans le dessin.

AnB : Cette série de dessins pourrait-elle fonctionner comme une œuvre qui se modulerait en fonction des lieux ?

Oui les Mues peuvent trouver différentes mises en œuvre. En fonction de l’accrochage on les approche plutôt comme des entités séparées ou comme un groupe en mouvement. On pourrait les percevoir aussi comme des variations où finalement c’est toujours la même forme qui virevolte. 

Émilie Sévère et Michel Soudée Mue 29 – 2019 – fusain, encre et mine de plomb sur papier - 97 x 67 cm
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