©Yonn Ji Eun, Sur une page 63,5 x87cm 2019 crayon, crayons de couleur, acrylique, sculpture sur bois, courtoisie Yoon Ji-Eun & Galerie Maria Lund

 YOON JI EUN, PURE PRESENCE

Par Isabelle Floch

Posées, à l’horizon d’un nulle part, les images de Yoon Ji Eun flottent sur le territoire immatériel des rêves. Issues d’un songe, elles s’imposent et fascinent comme ces mirages lointains, pourtant si proches.

L’artiste fait partie des visionnaires, de ceux qui recréent nos univers familiers, les décalent, les transposent : le dessin d’un salon dont le sol semble labouré, intimité subtilement subvertie, les vagues de terre brunes du dehors s’intégrant sans effraction dans le décor, table, nappe et chandelier soudain enracinés. On pense au surréalisme d’un Dali avec le style académique de l’exécution, la grâce du trait, la perfection figurative mise au service d’une poésie déjantée, jouissive. Mais ici point de luxuriance, d’hystérie profuse, de maniérisme, bien au contraire.

L’épure domine, et les symboles sont nus, touchants, fragiles, voire poignants : cheval cabré décapité avec son cavalier sans tête, ou cet autre dessin d’une femme de dos, évanescente, telle une Samothrace sans victoire au bord d’une falaise.Mais le paysage qui nous retient par-dessus tout a pour titre «Présent».

©Yoon Ji Eun, sans titre,55x55cm, crayon, aquarelle et encre sur papier, 2018, courtoisie Yoon Ji-Eun & Galerie Maria Lund

Deux monolithes, sortes de phares dressés sur un territoire imaginaire, l’un à gauche au premier plan, l’autre à droite au second, dans une symétrie inversée. Rien d’autre, mis à part les délimitations à la fois sensuelles et tranchées des couleurs, couronne bleue sertissant l’un des phares, entourée de pigment clair, peut-être le sable, comme si la mer venait de se retirer. La douceur est indicible, et la poésie à son comble.

Entre le phare et le monolithe réside tout le mystère. On reste devant le tableau, le regard littéralement caressé, une de ces images auprès desquelles on peut vivre sans se lasser, et qui quand elles disparaissent, on ne saurait dire pourquoi, viennent à manquer.

Où se trouve-t-on ? Est-ce au ciel, au coeur d’un espace encore inexploré, terre si légère, presque aérienne d’un rêve ? Est-ce sur la terre, entre cette eau sculptée, cette bande de bleu profond au pied du phare ? On ne sait. Mais ce que l’on retient, c’est la discrète et majestueuse solitude des deux blocs qui se font face, qui nous parlent sans aucun mot de ce que l’on sait : la dignité d’un exil, d’un territoire intime à jamais perdu, et pour cela infiniment rêvé.

©Yoon Ji Eun, Sans titre, 30x33cm, crayon, crayon de couleur et acrylique sur papier, 2018, courtoisie Yoon Ji-Eun & Galerie Maria Lund
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