©Mohamed Saïd Chair, Salle de Sport, 2018 Graphite 65 x 72 cm Courtesy Sulger-Buel Gallery Londres

Mohamed Saïd Chair : le dessin au combat

Elora Weill-Engerer

Hemingway rêvait d’un concours du meilleur écrivain disputé aux poings. Alors pourquoi pas un combat de dessinateurs sur un ring ? Présenté par la Sulger-Buel Gallery de Londres à la septième édition de DDESSIN, Mohamed Saïd Chair y expose une série de camaïeux gris. Réalisées à la mine graphite, ces oeuvres figuratives et satiriques sont consacrées à l’écosystème des boxeurs, cet univers athlétique des gentlemen clubs contemporains où ils évoluent.

©Mohamed Said Chair, Banquette pour haltère : 50x65cm

Une salle de sport, vide. Le dessin est structuré par les lignes horizontales et verticales des poteaux, des cordes du ring, des sacs de boxe, pesants dans l’espace évacué. Tout semble hygiénique et intègre. Ouverte sur l’extérieur, l’estrade ne donne aucune possibilité à la dissimulation et à l’entourloupe. Pourtant, à bien des égards, ce calme olympien ne trompe guère : une bête sommeille forcément. Preuve en est de la forte narrativité sous-jacente. La stabilité du sac contient en puissance toutes les possibilités de sa mise en branle : straight-punch, uppercut, overhand-punch ou hook-punch. Le combat va commencer, ou vient de conclure. Manquent les seuls protagonistes. Dans ces environnements, les nuances de gris de Mohamed Saïd Cher rendent compte des jeux de lumières sur les choses. Tout brille pour accueillir l’échauffourée. Et quelle présence ! Prêtez l’oreille, vous percevrez les fines chaussures à lacets crisser sur le parquet lustré.

Ultra-moderne, la toile nous vient aussi d’une Antiquité rêvée. Cette ascèse, cette canalisation de la violence, ce calme apparent de l’oeuvre de Mohamed Saïd Chair évoquent l’athlétisme antique. Les philosophes rappellent que cet ethos viril et hégémonique du fight renvoie non seulement à un idéal de puissance physique mais également à une fermeté morale. C’est dans le gymnasion que se pratiquaient les exercices philosophiques. Mens sana in corpore sano. Dans le temple de la salle de sport haut de gamme se sent le protocole hérité de la lutte gréco-romaine. Attitude, garde, défense, couverture, parade bloquée, riposte, esquive : la danse du boxeur est réglementée comme un ballet.  Pour compléter le décor, l’artiste prend les attributs du combattant comme sujets de plusieurs dessins : les gants, le shaker, la banquette à haltères. Laquelle, située en face d’une télévision écran-plat, est recouverte d’une serviette bordée de frises de poste à l’antique. Le rêve du potentiel demi-dieu est nourrit autant par l’écran que par la boisson protéinée contenue dans l’Elite shaker. Dans un autre dessin, les gants estampillés « Chanel » participent du même défilé comique.

©Mohamed Said Chair, Gant de boxe: 40*30cm
©Mohamed Said Chair, Gant de boxe : 40x30cm
©Mohamed Said Chair, Shaker : 50x65cm

C’est que l’ironie subtile du dessinateur offre un judicieux contrepoint à la solennité de la mise en scène. Comme tout spectacle, la boxe a ses têtes d’affiches avec les pseudonymes parfois ridicules de ses champions ; ici, même les sacs ont leur diminutif. « Comédie humaine » avant tout, la boxe est donc une mise en scène convoquant des figures, des répétitions, des codes, et visant à satisfaire la foule et son besoin de big show. Il n’est pas étonnant que Roland Barthes commence ses Mythologies par une analyse du catch. Le sport nous dit en effet moins du sport en lui-même que du monde où il est pratiqué. Pari, dépassement de soi, victoire-médaille : ces dessins dépeuplés interrogent une attitude face à l’image, la sienne en premier lieu.

Le héros de l’Olympe moderne est paradoxalement glorifié pour sa capacité de simulacre : il donne à croire en répondant aux exigences de l’évènement et de l’image. De Rocky à Million Dollar Baby, la boxe est bien affaire de cinéma…et donc d’art.

Knock Out.

©Mohamed Saïd Chair, Salle de Sport, 2018 Graphite 65 x 72 cm Courtesy Sulger-Buel Gallery Londres
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