Artistes

Le devoir de mémoire de Mathieu Pernot

Récompensé en 2019 par le Prix Henri Cartier-Bresson pour la photographie, Mathieu Pernot est un photographe français au regard brut et rigoureux. Par son travail, il se mue en véritable documentaliste, chercheur de souvenirs et de traces, archiviste de l’oubli, errant parmi les ruines des bâtiments et des Hommes. Toute sa pratique photographique oscille entre des partis pris esthétiques et le véritable reportage objectif et sobre portant sur ces lieux oubliés, fantasmés, abandonnés ou détruits. Depuis le début de sa carrière, il a édité plusieurs séries de photographies qui entrent en résonnance les unes avec les autres en explorant des thèmes communs : l’enfermement, l’aliénation, le nomadisme, l’urbanisme. Exposé plusieurs fois et en particulier au Musée du Jeu de Paume et aux Rencontres de la Photographie à Arles, son travail se situe à la frontière du documentaire, tout en proposant un récit équivoque.

© Mathieu Pernot, Série Implosions, 2001-2008

Entre la fiction que le spectateur peut tirer de ce qu’il voit et la dure réalité qui se cache derrière ses clichés, Mathieu Pernot souhaite avant tout à créer un parcours de réflexion autour de lieux hors du commun. Arpentant les couloirs d’un hôpital psychiatrique vidé de ses résidents, assistant à la destruction de barres de HLM ou encore dans les couloirs d’une prison désaffectée, il transforme ses photographies en étude sociologique. Comme un devoir de mémoire à l’intention de ces humanités oubliées, blessées, condamnées. Par exemple, à la Prison de la Santé, qui fait l’objet d’une série présentée notamment lors du Festival Circulation(s) 2018 au Cent-Quatre, a résidé le célèbre ennemi public n°1 Jacques Mesrine. Pourtant, ce n’est pas l’histoire des grands noms de cette prison qu’il raconte en se rendant sur les lieux.

Ce que Mathieu Pernot veut montrer, c’est la manière dont une prison peut devenir un lieu de pensées, celles des détenus face à la solitude, la folie, l’enfermement, et parfois au repentir. Ces pensées sont gravées sur les murs, empreintes dans les cellules et font parties des lieux. Mathieu Pernot y montre les inscriptions mystérieuses et douloureuses laissées sur les murs décrépis, les affiches et souvenirs personnels des détenus. Plusieurs supports et documents d’archives se font écho et ouvrent au spectateur cet univers de l’inconnu et du préjugé. On ressent une certaine angoisse à la vue de ces images dystopiques, accentuée par ces photographies à l’esthétique rationnelle et dépouillée d’ornementation caractéristique du photographe.

©Mathieu Pernot Série l'Asile des photographies, 2010-2013

A la Prison de la Santé, on déambule avec lui dans les décombres qui recouvrent les destins des détenus. Et enfin, comme une délivrance, on découvre le trésor de leur humanité enfouie. Au milieu des parpaings éclatés, il y a des lambeaux de copies de chefs d’œuvres de grand maîtres, d’art occidental, d’art de l’islam et d’autres encore, que les détenus ont eu à cœur de réaliser, minutieusement. Des chaires de travaux reconstituées grâce à des agrafes par Mathieu Pernot à la manière du chirurgien. En les exposant au public, il nous dévoile comment la réflexion artistique a permis aux détenus de s’accrocher encore à ce qui faisait d’eux des hommes. Le message qu’on en tire reste ambigu : doit-on céder cette part d’humanité à des détenus qui n’ont pas su, s’ils sont enfermé, la respecter ? Toute la subtilité de Mathieu Pernot se manifeste alors : il s’agit de montrer, comme un archiviste, mais par une dialectique sensible et pas totalement neutre.

©Mathieu Pernot, Série l'Asile des photographies, 2010-2013

Son travail instaure donc une véritable discussion entre les différents médiums, parfois en collaboration avec des historiens ou des scientifiques, mélangeant les documents d’archives, les objets retrouvés, ses photographies et celles d’anonymes. Dans les années 2000, il travaille notamment en collaboration avec des historiens à propos des nomades internés dans les camps du gouvernement de Vichy. Là encore, il cherche à reconstituer une mémoire collective et objective de ces évènements, tout en se détournant des pratiques historiques officielles par sa touche artistique. C’est ce qu’il réalise également avec la série L’asile des photographies, avec le concours de l’historien Philippe Artières : une série sur un hôpital psychiatrique à l’abandon, lieu emblématique de la folie et de l’angoisse. Il retranscrit nos pensées et fantasmes en proposant des visuels sobres, factuels : des rangées de lits vides, des atmosphères blanches et oppressantes. Par cette série, il a reçu le Prix Nadar en 2013, récompensant son travail de recherche. Selon lui, transformer ses recherches en réalisations artistiques permet de fixer l’éphémère et ce qui disparaît et ainsi créer la notion de mémoire. Il applique alors ce principe sur les lieux abandonnés, mais aussi la notion de famille, la ville, et le collectif au sens large du terme.

©Mathieu Pernot, Série La Santé, 2015

Mathieu Pernot nous transmet donc sa quête mémorielle singulière qui nous bouleverse, reconstituant le fil de ces faits historiques et sociaux que nous avons laissé de côté. Ses travaux permettent que l’on s’intéresse à ces bâtiments, ces hommes, ces familles, et ces pans d’Histoire en ruine dont il faudrait se souvenir.

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