Marcos Carrasquer n’a pas honte

Elora Weill-Engerer

Marcos Carrasquer a ce trait poilu et compulsif du dessinateur hors-pair qui peut donner vie à absolument tous les scénarios possibles. Avec sa plume omnipotente, l’artiste-démiurge crée des images que nous aurions bien aimé garder refoulées. Devant un de ses dessins exposé par la galerie Polaris à DDESSIN 19, une femme me dit : « Il a une imagination débordante ». Oui, précisément, ça déborde de partout dans l’oeuvre de Marcos Carrasquer. Ça fourmille, ça dégouline, ça gonfle, ça exulte. Pof, Clic, Gzzt, Bam, Aïe sous tous les angles. En somme, on dépasse les bornes.

©Marcos Carrasquer, Job, 2017, 120x160cm, Lavis Encre Sur Papier, courtesy galerie Polaris

Dans ces scènes échevelées, la libre union de réalités éloignées est une véritable jubilation. On pense à la parole de Lautréamont dans les Chants du Maldoror : « la rencontre fortuite sur une table de dissection d’un parapluie et d’une machine à coudre ». Ici, des sortes de looney tunes un peu canailles foulent au pied d’un Jean-Paul Sartre ventripotent. Chaque sketch est un capharnaüm improbable, résultat d’un fantasme paranoïaque ou névrotique. Poils hérissés, veines gonflées, yeux exorbités. Dans la lignée de la figuration narrative et des pieds nickelés, c’est un tv-show homérique au mauvais goût revendiqué. Il faut dès lors s’attendre à voir les toiles des grands maitres détournés y fricoter avec des personnages de dessins animés. Pour la cour des miracles carrasqueste, le péché originel a en effet été depuis longtemps oublié, sous la fièvre de ce delirium moderne et rococo où nul ne connait la honte.

Pourtant, on garde un de ces gros orteils entortillés sur la terre ferme. C’est que l’artiste ne jette pas l’anathème sur le champ du réel : l’exploration de la vie mentale ne récuse pas les représentations conventionnelles des arts occidentaux. Ainsi, un Malévitch se fait servir le thé dans sa propre théière suprématiste par un ours à connotation propagandiste. Mais l’ancrage dans le réel se fait également par l’actualité. Un titre, un évènement historique ou une idée forment souvent le point de départ à chaque expédition enfiévrée. À titre d’exemple, Tonya et Nancy met en scène la guerre sans pitié de deux patineuses assez célèbres, dans un style qui rappellerait les caricaturistes de la place du Tertre.

Pour servir cette critique cinglante et ubuesque de la société, Marcos Carrasquer gonfle le ridicule jusqu’à plus-soif. Un sens de la composition certainement héritée du constructivisme et des bandes dessinées vient aider la lecture de la fresque burlesque. Dans cet after-party historique, les derniers rescapés, un peu patibulaires, nous le rappellent : « au royaume du kitsch s’exerce la dictature du coeur » (Milan Kundera). Oui, les raisons du coeur sont reines dans ce royaume du bricolage.

©Marcos Carrasquer, Tonya & Nancy, encre sur papier, courtesy galerie Polaris
©Marcos Carrasquer, Malevitch, encre sur papier, courtesy galerie Polaris
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