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Les paradis perdus

Qui n’a jamais eu le souffle coupé, lorsqu’il découvre un paysage pour la première fois ? Le temps d’une balade bucolique, d’un panorama ou d’une peinture, le spectacle de la nature, qu’on nomme “sublime” ne nous laisse jamais indifférent. Cette impression est commune à l’oeuvre romantique littéraire, de Rousseau à Victor Hugo. 

La vie sauvage, proche de la nature, nous est montrée chez ces artistes comme un retour vers nos origines, loin de la société corrompue. Nostalgiques d’un jardin paradisiaque, les romantiques  ont utilisé de nombreuses représentations de ce retour vers ses origines et vers soi.

L’idéal d’une nature primitive et accueillante.

Apparition du mythe du bon sauvage

C’est dans la ville de Rouen que Michel de Montaigne se retrouve pour la première fois face à face avec  celui qui est alors “l’Autre” pour l’européen du XVIe : il rencontre une tribu d’Amérindiens, amenés par les explorateurs français, alors que l’Amérique vient juste d’être foulée par l’Européen. Cette rencontre va le conduire à réfléchir sur ce qu’est l’Autre, cet homme (ou femme), différent de lui par ses croyances, son mode de vie, son schéma social, etc… Dans ses Essais, Montaigne propose une réflexion particulière : alors que la plupart de ses contemporains pensent que les Amérindiens sont des « sauvages », non-civilisés, inhumains même, Montaigne s’interroge sur laquelle des deux civilisations est réellement « en avance » sur l’autre. Le constat ne se fait pas attendre : le civilisé n’est pas celui que l’on croit. Le penseur accuse la plupart de ses contemporains d’être plus cruels, plus inhumains que ces « sauvages ». Il prend comme exemple les exactions commises entre protestants et catholiques, qui ont marqué le XVIe siècle de leur violence. Puis, le mode de vie des amérindiens, très proche de la nature, questionne Montaigne : et si l’homme avait moins de vices lorsqu’il vit auprès de la nature et en plus petit groupe ? De cette réflexion, va naître un mythe, influencé par cet essai, celui du « bon sauvage ». L’homme serait bon lorsqu’il vit auprès de la nature, loin de toute civilisation, et ne serait corrompu que par la société. 

Colomb reçoit des présents des indigènes tandis que ses compagnons dressent une croix de bois, Théodore de Bry, 1592, gravure, Bnf.

Rousseau ou l’état de nature

Pour le philosophe Jean-Jacques Rousseau, il n’y a pas de doute : l’homme est bon naturellement et la civilisation l’a perverti, confirmant alors le mythe du « bon sauvage ». « En le considérant, en un mot, tel qu’il a dû sortir des mains de la nature, je vois un animal moins fort que les uns, moins agile que les autres, mais à tout prendre, organisé le plus avantageusement de tous » : c’est ainsi que Rousseau décrit les Hommes dans son Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité parmi les hommes. L’homme est naturellement fragile mais capable d’une existence harmonieuse avec son milieu. Cependant, lorsque cet équilibre est rompu, il quitte un état qui était proche du paradis terrestre. Cet équilibre peut être rompu par de nombreux facteurs : l’intégration dans un groupe, l’augmentation de ses désirs dont résulte une exploitation de la nature, etc… L’homme, lorsqu’il va trop loin dans ses désirs s’éloigne de la fragile balance qui le maintient dans son état de nature, et quitte le paradis terrestre. 

La charrette de foin (The Hay Wain), John Constable, 1821, huile sur toile, National Gallery, Londres.

Le jardin d’Eden

Cet éloignement n’est pas sans rappeler l’histoire mythique du paradis perdu et du jardin d’Eden de la Bible. Adam et Ève vivaient en harmonie dans un magnifique jardin jusqu’à ce qu’ils mangent le fruit défendu. À cet instant, ils en furent chassés et durent travailler pour subvenir à leurs besoins. Un certain nombre d’artistes ont tenté de recréer le jardin d’Eden, la nature primitive et bienveillante qui a accueillie l’Homme. La découverte d’îles inconnues par Bougainville, véritables paradis préservés, a fait réfléchir certains auteurs tel que Bernardin de Saint Pierre, dans Paul et Virginie (1778). Les deux enfants sont élevés loin de toute civilisation, en harmonie avec leur environnement exotique. Cet idéal traduit parallèlement une recherche du divin, qu’il corresponde à un dieu en particulier ou à une force. Adam et Eve lors de leur séjour au jardin d’Eden étaient proches de leur créateur, comme l’étaient les hommes de l’âge d’or, dans la mythologie grecque par exemple. La nature, dans nombreux de ces récits est essentiellement liée au divin. Ainsi, l’artiste, en se rapprochant de la nature, se rapproche aussi du divin, et de la maîtrise de sa propre existence. 

Le naufrage de Virginie, dessin de Pierre-Paul Prud’hon, dans l’édition de Didot de 1806, gravure.
Comprendre cette nature dont nous nous sommes éloignés. 

Comprendre son vertige envers la nature. 

L’homme a donc quitté son paradis terrestre, où il vivait en harmonie avec la nature. Il est loin physiquement et spirituellement du divin, de son origine existentielle. Il peut alors ressentir un certain vertige, lorsqu’il redécouvre des paysages naturels grandioses et infinis. Au XVIIIème siècle et au XIXème siècle, ce vertige est appelé “Sublime” et a donné un courant artistique inspiré de cette impression. Le sublime peut être défini comme une valeur esthétique née de la perception de quelque chose de démesuré et de puissant, que l’homme n’est pas capable de contrôler mais qui le fascine terriblement. L’homme perçoit le divin, une chose au-delà de son entendement, qui peut le détruire. Le sublime est qualifié de « delightful horror » par Edmund Burke dans The philosophical Enquiry into the Origin of our ideas of the sublime and Beautiful (paru en 1757), et se détache du beau, esthétiquement plaisant et rassurant. L’artiste est ainsi saisi par la compréhension du monde, qu’il ne comprend plus, car il ne peut plus appréhender le  divin, lié à la nature.

Caspar Wolf , Le Pont et les gorges de la Dala, vue en amont, vers 1774-77, huile sur toile, 82.5 x 54.2 cm, Musée d’art du Valais, Sion.

Comprendre le cycle naturel des choses.

Sentant qu’il ne comprend pas totalement cette nature, dont il a longtemps été séparé, l’homme des Lumières tente de s’inscrire dans ce fonctionnement naturel. La nature est alors représentée dans tout ce qu’elle a de vivant mais aussi de mort, notamment dans le paysage romantique. La nature peut être lumineuse mais aussi sombre et menaçante. Le thème des saisons et des heures du jour est  alors couramment utilisé pour symboliser cette idée de cycle, commençant par la lumière de la naissance jusqu’à l’obscurité de la mort. Comprendre le cycle naturel des choses, c’est aussi comprendre le divin qui nous entoure, et nous rapprocher d’une force d’entendement, vers nos origines.

Levé de lune sur la mer (Mondaufgang über der Meer), Caspar David Friedrich, 1821, huile sur toile (137x170cm), Musée de l’Ermistage, Saint-Petersbourg.

La nature comme modèle pour une société idéale.

Cette force, de nouveau découverte, inspire aux romantiques un élan utopique : reconstruire la société sur des nouvelles racines, celles de la nature. Le mouvement littéraire allemand du « Sturm und Drang » (“tempête et envie”) reprend cet élan. La nature  est modèle de création, par sa spontanéité, son intensité et son originalité. Les personnages de ce mouvement cherchent à agir sur leur environnement social, en s’inspirant de leur vision de la nature, qu’ils parcourent dans leurs ballades introspectives. L’artiste, s’il ne peut comprendre dans l’absolu ses origines, veut les recréer, les maîtriser, devenir lui-même créateur, et par conséquent divin. Tel un nouveau chêne, il enfonce les racines d’une nouvelle société.

Goethe dans la campagne romaine, Johann Heinrich Wilhelm Tischbein (1787), huile sur toile, (164x206 cm), Musée Städel
Un idéal romantique déçu mais plus présent que jamais dans l’art pictural. 

Le mal du siècle

La Révolution française a apporté son lot d’espoir mais aussi de désillusion, surtout après l’échec des premières Républiques.  À partir du XIXème siècle, la nature commence à être représentée à travers les sentiments de l’artiste : tristesse, colère, passion. Les jardins à l’antique sont remplacés par des paysages plus chaotiques, sombres, ou flamboyants. . Cet environnement sauvage, en premier lieu, représente la nostalgie du passé. Le paysage naturel est « romantisé », le peintre ne copiant plus son sujet mais l’inventant par rapport à l’impression donnée. La peinture de paysage devient alors un moyen d’expression lyrique, symbolisant les épanchements de l’artiste. 

Caspar David Friedrich, L’Abbaye dans une forêt de chênes, 1809, huile sur toile, 110 x 171 cm, Alte Nationalgalerie, Berlin.

Le retour sur soi

« C’est dans l’examen de cette brillante parure, c’est dans l’étude de cette profusion de richesse que le botaniste admire avec extase l’art divin et le goût exquis de l’ouvrier qui fabrique la robe notre mère commune. » Comme l’écrit Rousseau dans ses Fragments de Botanique, la nature le lieu de l’observation par excellence, car elle est le reflet de l’intérieur de l’homme. L’introspection consiste à faire un retour sur soi, dans une complète solitude. Le paysage romantique est représentatif de ce retour sur soi, qui s’opère par une représentation lyrique de la nature. Par le détail, le peintre romantique rentre dans un tout, exprime son universalité par un sentiment personnel. Il rentre dans le divin par l’art et la poésie, autre forme de discours, qui permet de se rapprocher un peu plus de son essence même. Écouter le bruissement des feuilles, représenter ces dernières par une multitude de tâches colorées, cela équivaut à s’écoute, et à se représenter, au sein d’un monde parfois chaotique. 

Caspar David Friedrich, Le Voyageur contemplant une mer de nuage, 1818. Huile sur toile, 74,8 x 94,8 cm, Hambourg Kunsthalle.

Sources : 

  • Caracciolo, Maria Theresa. Le Romantisme. 2013, Éditions Citadelles et Mazenod, 463 pages. 
  • Bouvier, Pascal. Rousseau. 2016, Éditions Ellipses, collections Connaître en citations, 187 pages. 
  • Tarabra, Daniela. L’art au XVIIIe siècle. 2009, Éditions Hazan, collections Guide des arts, 383 pages. 

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