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Les fabriques : folies des paysagistes

Histoire et représentation des fabriques de jardins

Le terme « fabrique » tire son origine des peintures de paysages, développées pendant l’époque romantique. Ce qu’on appelle également « follyes » en anglais, s’étend à l’art des jardins paysagers du XVIIIe siècle. En Angleterre, les jardins dits « à l’anglaise » se développent : l’idée des paysagistes est de mettre en avant des effets de surprise dans la nature en observant le paysage de différents points de vue. 

La promenade est ainsi ponctuée par des fabriques, de petits éléments architecturaux, disposés ci-et-là dans un jardin paysager. Ces architectures ont un fort pouvoir ornemental, développant ainsi l’effet de surprise lors de la promenade. À la fin du XVIIIe siècle, elles commencent à avoir une utilité : se reposer, méditer, se rafraîchir. 

La ruine est une fabrique très utilisée dans les jardins. Et pour cause, comme l’explique Marie-Hélène Bénetière : « tous les types de fabriques peuvent être traités en ruine » (in Jardin, vocabulaire typologique et technique, éditions du patrimoine – Monum, 2000). Laissées délibérément à l’abandon, elles renforcent la dimension romantique.

Colonne détruite, Désert de Retz, Chambourcy © Elring
Pont palladien, Stowe Garden, Buckinghamshire, Angleterre © DeFacto

Un exemple édifiant : Stowe Garden

Dans leur grand domaine dans le Buckinghamshire, les Temple ont mis un point d’honneur à valoriser leur parc. Le jardin se développe considérablement lorsque William Kent devient jardinier en 1731. Il réalise alors de nombreuses fabriques : pont palladien, temples grecs, portique romain…

Fait notable, la construction des temples de la Vertu Ancienne et Moderne n’ont rien d’anodin. D’autant plus que la famille s’appelle… les Temple ! Au-delà de la coïncidence :  les Temple étaient contre le gouvernement en place, celui de Walpole. Dans leur jardin, le Temple de la Vertu Ancienne, référence à l’antique est debout. Face à lui, le Temple de la Vertu Moderne est en ruine. Les  opinions politiques des propriétaires sont ici indiquées par la symbolique du lieu.

Temple de la Philosophie, parc Jean-Jacques Rousseau, Ermenonville © Patrick Charpiat

Fabriques or not fabriques? 

Les fabriques, autant que les jardins paysagers, se développent dès le XVIIIème siècle outre-Manche. Un exemple français montre cependant que son utilisation était loin de faire l’unanimité.

Le parc d’Ermenonville est légué à René Girardin en 1762. Celui-ci décide de créer un immense jardin paysager dans son domaine, en confiant les travaux à Jean-Marie Morel, architecte paysagiste. Mais des divergences éclatent. Si Morel veut se consacrer uniquement à la nature, Girardin, lui, veut placer des fabriques, laissant une place à l’Homme dans cette vaste nature.

Le jardin fini montre que l’accent romantique est présent, comme on peut le voir avec le Temple de la Philosophie Moderne. Conçu comme une ruine, ce monument prouve que l’Homme est en perpétuelle recherche du savoir. Si notre connaissance est un bâtiment, il est toujours temps d’ajouter une pierre à l’édifice. La fabrique oblige ici le promeneur à la réflexion.

Pagode, Kew Garden, Londres © Chris

Un goût du faux, un goût du kitch ? 

Certains paysagistes jouent résolument la carte du faux, mais pour la bonne cause : celui de nous transporter dans un autre monde (n’est-ce pas Disney ?). Ainsi notre cher Walt n’a rien inventé : des paysagistes anglais comme William Kent ou Sir William Chambers n’hésitent pas à placer au milieu d’un parc anglais une pagode ou une pyramide faussement en ruine. Ces différentes fabriques sont en réalité inspirées du Grand Tour, un voyage initiatique effectué par les jeunes aristocrates européens. Le but est de nous inviter au voyage, à développer notre imagination.

Prenons l’exemple du Désert de Retz en France : conçu entre 1774 et 1789 par Monsieur de Monville, ce jardin veut donner l’impression au promeneur de déambuler dans le Monde, en confrontant les cultures. On le remarque notamment à travers une grande pyramide-glacière. Cette fabrique fait référence à la civilisation de l’Égypte ancienne, mais elle a également une dimension politique : c’est la métaphore de la perfection maçonnique.

Nous pouvons également observer cette pagode en plein centre de Londres, dans le grand parc de Kew Garden. Conçu par Sir William Chambers, cette pagode chinoise est située en plein milieu d’un jardin japonais ! De plus, l’architecte ne connaissait pas les règles de construction chinoise : une pagode doit avoir un nombre impair de niveaux. Celle de Londres en a dix. Sa construction était tellement étrange que tout le monde pensait qu’elle n’allait pas tenir debout !

Sculptures d'Hervé di Rosa pour ''Les Nouvelles folies françaises'' à Saint-Germain-en-Laye en 2013 © Pauline Lisowski

Fabriques contemporaines : les folies de Saint-Germain-en-Laye

L’architecture des fabriques continuent encore à inspirer les artistes aujourd’hui. Le château de Saint-Germain-en-Laye a mis en avant ces drôles de bâtiments en laissant carte blanche à des artistes, lors de l’exposition « Les nouvelles folies françaises » de 2013. Le parc du château a été le théâtre de toutes sortes de création, des brouettes couvertes de feuillages de Bob Verschueren jusqu’aux sculptures de Hervé Di Rosa sur les pelouses. Les sculptures en acier blanc ressortent sur l’étendue verte. Ce sont des personnages en représentation, comme des membres de la Cour. Cette exposition invite à la promenade. On déambule dans le parc, en redécouvrant ses milles et une facettes : les bassins, les parterres, la grande terrasse.

L’art des fabriques est divers, autant que les jardins qui les accueillent. Pagode chinoise, temple grec, fausses ruines donnent une autre dimension aux jardins paysagers, mettant en valeur leurs qualités picturales. A la manière d’un tableau, les fabriques sont la dernière touche finale d’une peinture de paysage.

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