Lapis Lazuli
Lapis Lazuli

LE BLEU : HISTOIRE D’UN PIGMENT

par Amandine Parlange

Le bleu, bien que représentant, selon Pastoureau, à 50 % la couleur préférée des sociétés occidentales, n’a pas toujours eu cette première position dans la classification chromatique… Longtemps relayé au second plan en Occident, le bleu a été dominé par le système ternaire blanc / rouge / noir. C’est seulement au cours du XIIème siècle que sa représentation évoluera. L’une des explications de cette lente évolution réside dans sa fabrication difficile et son coût onéreux. Pour mieux comprendre l’histoire du pigment bleu, remontons d’abord à ses origines.

La tombe de Toutankhamon (1340-1331 AV. J.C.), découverte par Howard Carter en novembre 1922.
La tombe de Toutankhamon (1340-1331 AV. J.C.), découverte par Howard Carter en novembre 1922.

Les Égyptiens réussirent à obtenir le premier pigment bleu synthétique à partir de l’azurite (minerai fait à partir d’un carbonate de cuivre naturel), de sable calcaire et de natron, un mélange de sels de sodium présent naturellement dans les zones désertiques. Ce bleu égyptien était étendu sur les sarcophages ou les murs pour les rites funéraires afin d’éloigner les forces du mal. Sa recette s’est largement répandue dans le bassin méditerranéen puis s’est perdue au cours du Moyen-Age. 

Autre pierre largement répandue pendant Antiquité et dans le monde médiéval : le lapis-lazuli. Il s’agit d’une pierre semi-précieuse car pailletée et dorée et qui provenait principalement de Sibérie, de Chine, d’Afghanistan et d’Iran. Son prix onéreux s’explique par la distance géographique des différents gisements pour la faire venir en Occident, sa rareté mais aussi son long travail d’extraction. Ainsi, au cours du Moyen-Âge les seuls bleus disponibles pour les artistes et artisans de l’époque sont le bleu outremer issu du lapis-lazuli, plus apprécié car de meilleure qualité et le bleu d’azurite, plus utilisé car moins cher que le précédent.

Bleu egyptien
Bleu egyptien

En plus d’avoir des origines minérales, le pigment bleu a également des origines végétales. On compte aujourd’hui 21 familles de plantes qui sont sources de bleu. Le végétal le plus connu est la guède, plante crucifère qui était utilisée par les Celtes et les Germains. Les feuilles cueillies et broyées sont transformées en une pâte en créant ainsi le pastel. Le « bleu de guède » ou le « bleu pastel » fit la fortune d’une région située entre Toulouse, Albi et Carcasonne jusqu’au XVIème siècle avant d’être supplanté par l’indigo (provenant de l’arbuste indigotier) car de meilleur qualité et avec un fort pouvoir colorant. On l’importe ainsi d’Afrique, d’Inde et du Moyen-Orient puis plus tard d’Amérique avec la découverte du Nouveau Monde.

La Sainte Chapelle, Paris, XIIIème sièle
La Sainte Chapelle, Paris, XIIIème sièle

Au XVIIIème siècle, le bleu devient une couleur de référence pour les sciences, l’art et les sociétés. Le prix coûteux du lapis-lazuli pousse à la recherche de nouveaux procédés chimiques. Pour l’anecdote le « bleu de Prusse » ou « bleu de Berlin » a été créé par hasard en 1704 lorsqu’un chimiste allemand voulu créer un pigment rouge. En mélangeant du sulfate de fer avec de la potasse de mauvaise qualité il a obtenu cette nouvelle couleur à laquelle les peintres impressionnistes voueront un véritable culte quelques années plus tard.

Par contre, le « bleu de cobalt » n’a pas été le fruit du hasard mais est issu d’une commande par le ministre de l’Intérieur Chaptal, qui demanda à Louis-Jacques Thénard, chimiste, de trouver un remplaçant synthétique à l’outremer naturel. Il réussit cette mission en 1802. Ce pigment admiré de Vincent van Gogh reste l’un des plus chers parmis ceux mis à la disposition des artistes.

"Van Gogh, La Nuit Etoilee - Van Gogh, Starry Night" : Digital Exhibition At Atelier Des Lumieres In Paris
"Van Gogh, La Nuit Etoilee - Van Gogh, Starry Night" : Digital Exhibition At Atelier Des Lumieres In Paris

Presque 30 ans plus tard, la Société d’encouragement pour l’industrie nationale lance un concours pour trouver un nouveau procédé industriel pour la fabrication d’un outremer artificiel. En 1826, c’est Jean-Baptiste Guimet, chimiste et industriel, qui parvient à réaliser le premier outremer synthétique. Le « bleu Guimet » remplace ainsi l’outremer naturel obtenu par broyage et devient accessible. Un siècle plus tard, c’est Yves Klein qui s’essaye au bleu outremer. Son objectif est de réaliser des couches picturales ayant la couleur du pigment brut. Son travail, accompagné d’un chimiste, aboutit au bout de cinq années : c’est le « bleu Klein ».

R. Tanaka, bleu guimet, 2016
R. Tanaka, bleu guimet, 2016

Au fur et à mesure des siècles, le pigment bleu a su trouver sa place et se démocratiser grâce à des procédés chimiques. Les pigments de synthèse sont plus stables que les naturels et ils ne s’altèrent pas avec le temps. Le dernier en date a été découvert en 2009, par des scientifiques de l’Université de l’Oregon. Appelé le bleu YInMn (en référence aux symboles chimiques de ses trois composants) il résiste à l’eau, à l’acide, à l’huile et à la chaleur, ce qui le place nettement au-dessus de tous les autres bleus à l’heure actuelle. Encore aujourd’hui le pigment bleu a donc bien d’autres secrets à nous révéler…

Hervé Germain, Huile bleu outremer sur papier, 2006 - 2007
Hervé Germain, Huile bleu outremer sur papier, 2006 - 2007
Yves Klein, Sans titre, 1961, pigment et résine synthétique sur papier marouflé sur toile.
Yves Klein, Sans titre, 1961, pigment et résine synthétique sur papier marouflé sur toile.

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