Marianne CASAMANCE. Travail personnel. Cathédrale de Chartres. 20 aout 2013.
Marianne CASAMANCE. Travail personnel. Cathédrale de Chartres. 20 aout 2013.

Le bleu au Moyen Âge

par Te-Ying Bunel

Si la couleur bleue occupe une large place dans notre société contemporaine, ce n’est pas le cas durant l’Antiquité et le haut Moyen Âge. Au XIIe siècle, elle connaît pourtant une promotion remarquable. Son histoire, c’est en grande partie grâce aux études de l’historien Michel Pastoureau que nous pouvons aujourd’hui en parler. Les enjeux et l’intérêt que l’on y trouve sont clairs : « Pour l’historien […], la couleur se définit d’abord comme un fait de société. C’est la société qui « fait » la couleur, qui lui donne ses définitions et son sens, qui construit ses codes et ses valeurs, qui organise ses pratiques et détermine ses enjeux ».

Jean-Lubin Vauzelle, Salle du XIIIème siècle, aquarelle, Paris, Musée du Louvre. Photo RMN-Grand Palais
Jean-Lubin Vauzelle, Salle du XIIIème siècle, aquarelle, Paris, Musée du Louvre. Photo RMN-Grand Palais

Ainsi, les sociétés anciennes ont pour couleurs fondamentales le rouge, le noir et le blanc, et s’en servent « pour signifier ou transmettre des idées, pour susciter des émotions ou des impressions fortes, pour organiser des codes et des systèmes, pour aider à classer, à associer, à opposer, à hiérarchiser – cette fonction classificatoire est la première des fonctions de la couleur dans toute société ». Or, jusqu’au milieu du XIe siècle environ, en Occident et notamment en France, le bleu n’a pas une dimension symbolique très forte ; couleur discrète, de second plan, peu répandue, difficile à fabriquer et à maîtriser, elle ne joue pas alors de grand rôle dans la vie sociale, religieuse ou artistique. Pour la teinture, les Celtes et les Germains exploitent la guède, une plante poussant dans les régions tempérées d’Europe. Mais le processus pour en extraire le principe colorant et fabriquer la teinture bleue en elle-même est long et complexe. L’indigotier aussi fournit une matière pour teindre en bleu, d’un bleu plus intense que celui de la guède, mais cet arbuste provient d’Asie et d’Afrique, et son importation implique un coût élevé, ce qui explique la modestie de son utilisation en Occident. En peinture, l’Antiquité classique et le monde médiéval emploient des pigments d’origine minérale : le lapis-lazuli qui produit de beaux bleus, mais qu’il faut également importer de régions lointaines et qui exige un traitement compliqué pour extraire les impuretés de la pierre, et l’azurite, qui produit des bleus peu stables,  dont la préparation nécessite un broyage précis. En somme, jusqu’au milieu du Moyen Âge, non seulement le bleu n’a pas de forte signification symbolique, mais sa fabrication est en plus chère et complexe.

Cathédrale Notre-Dame de Chartres, Les trois baies sous la rosace ouest, 1145-1155. Rama, Photographie, 26 juillet 2009.
Cathédrale Notre-Dame de Chartres, Les trois baies sous la rosace ouest, 1145-1155. Rama, Photographie, 26 juillet 2009.

Ces différentes qualités des matières premières expliquent aussi que, pour les hommes et femmes du Moyen Âge, la couleur soit, avant de la coloration, d’abord de la densité, de la concentration. Les couleurs « véritables » sont franches, lumineuses, solides, et résistent aux effets du temps et du soleil ; elles se distinguent des couleurs grisées, délavées. L’étude approfondie du lexique, des pratiques sociales, des activités économiques, des morales religieuses et civiles, montre que l’œil médiéval perçoit souvent un bleu dense et lumineux comme étant plus proche d’une autre couleur pourvu qu’elle aussi soit dense et lumineuse, que d’un bleu terne et délavé.

Jean FOUQUET, Couronnement de Charles VI le Bien-Aimé, enluminure sur parchemin, Grandes Chroniques de France enluminées par Jean Fouquet, Tours, vers 1455-1460 Paris, BnF, Département des Manuscrits.
Jean FOUQUET, Couronnement de Charles VI le Bien-Aimé, enluminure sur parchemin, Grandes Chroniques de France enluminées par Jean Fouquet, Tours, vers 1455-1460 Paris, BnF, Département des Manuscrits.
Sebastiano Mainardi, Vierge à l_églantine, v.1485, Palais des Beaux-Arts de Lille
Sebastiano Mainardi, Vierge à l_églantine, v.1485, Palais des Beaux-Arts de Lille

Le statut du bleu évolue sensiblement vers la fin de l’époque carolingienne, où le dieu chrétien devient un dieu de lumière, incitant à distinguer la lumière divine, lux, de la lumière terrestre, lumen. Ce changement, en effet, se reflète alors dans la symbolique des couleurs : le blanc évoque la lumière physique, celle du soleil sur la terre, tandis que le bleu, pour la première fois, représente la lumière céleste, et par extension, toutes les créatures divines. Avant le IXe siècle, en effet, il était rare que le bleu soit employé pour la couleur du ciel, que l’on préférait rouge, blanc, ou doré, entre autres.

Ce lien direct entre lumière divine et couleurs s’exprime de façon concrète dans les vitraux. La reconstruction partielle de la basilique de Saint-Denis par l’abbé Suger, à partir de 1137, en est le premier exemple. Comme l’explique l’historien de l’art Herbert L. Kessler : « C’est la lux qui était l’agent actif dans le vitrail ; la lumière qui passait au travers des verrières était transformée en riches teintes, un phénomène qui était compris comme le résultat de la transformation de la lumière en illumination et en couleur, et donc comme un signe de l’Incarnation ». Or, au XIIe siècle, l’architecture bénéficie d’une révolution technique, qu’on désigne de nos jours comme gothique : la voûte sur croisée d’ogives qui permit l’élévation et l’évidement des murs grâce au recours à de grandes verrières. Ces nouvelles entrées de lumières colorées font « littéralement » baigner l’espace sacré dans une lumière céleste qui accompagne la méditation des fidèles. Saint-Denis regorge de couleurs pour la gloire de Dieu, et notamment de bleu, un bleu très cher car exceptionnellement importé de fort loin, et dont la concentration est bien supérieure à celle des teintes que l’Occident pouvait alors produire. Dans les documents, Suger affirme qu’il s’agit d’un bleu à base de saphirs, mais son pouvoir colorant étant nul, il s’agit en fait de minerai de cobalt (métal alors non identifié). En tout cas, ce bleu extraordinaire se retrouve, dans les années qui suivent, sur les autres chantiers voisins, dont Chartres, où il acquiert une renommée qui demeure aujourd’hui encore. Notamment, la révolution gothique a offert au Moyen Âge la possibilité d’introduire davantage de couleurs dans le quotidien des individus. Le bleu, lumière divine par excellence, vit alors sa symbolique s’enrichir, davantage que celle d’autres couleurs.

Cathédrale Notre-Dame de Chartres.
Cathédrale Notre-Dame de Chartres.

Ainsi, le bleu, couleur céleste, devient dans le même temps un attribut de la Vierge, dont le culte est en pleine expansion au XIIe siècle dans une large partie de l’Occident chrétien. Grands dévots de cette dernière, le roi Louis VII et ses proches conseillers, l’abbé Suger et saint Bernard, sont peut-être à l’origine de l’entrée des attributs iconographiques de Marie, l’azur et la fleur de lis, dans la composition des armoiries royales. Cependant, il s’agit certainement d’un processus progressif – les lacunes documentaires ne permettent pas aux historiens de s’accorder sur cette question. En tout cas, le premier témoignage en couleurs d’un écu d’azur semé de fleurs de lis d’or date des années 1216-1218, sur une verrière de la cathédrale de Chartres, représentant le prince Louis (futur Louis VIII, fils de Philippe Auguste et petit-fils de Louis VII). Dès lors, la Vierge n’est plus le seul « agent de promotion » du bleu ; le roi de France la rejoint : sans doute Philippe Auguste est-il le premier roi à se vêtir régulièrement de bleu, mais c’est le prestige de Louis IX, dit saint Louis, qui en fait la véritable promotion en France et en Europe. Comme l’explique Michel Pastoureau, le bleu que revêt saint Louis est à la fois dynastique, royal, marial et moral : il y a le bleu dense et éclatant, la couleur héraldique de sa famille et royal de sa fonction, et, par souci d’humilité, un bleu terne, plus ordinaire.

En quelques générations, le bleu devient à la mode. Les seigneurs imitent le roi. Sollicités, les teinturiers développent leurs techniques et parviennent à fabriquer de beaux bleus, stimulant l’économie dans les régions produisant la guède (ou pastel), la plante à l’origine du colorant. Une preuve que le bleu est alors une couleur recherchée non seulement dans le vêtement, les armoiries, mais également dans le domaine pictural, réside dans la représentation du roi Arthur : à partir du XIIIe siècle, dans les manuscrits, le grand souverain littéraire de l’imaginaire médiéval sera figuré également vêtu de bleu et portant des armoiries aux couleurs identiques à celles du roi de France : d’azur à trois couronnes d’or.

Cathédrale Notre-Dame de Chartres, Rosace sud, 1221-1230. © Ludwig Schneider, photographie
Cathédrale Notre-Dame de Chartres, Rosace sud, 1221-1230. © Ludwig Schneider, photographie
Jacques MOSSOT. Travail personnel. Basilique Saint-Denis Transept nord Rose. 15 novembre 2014.
Jacques MOSSOT. Travail personnel. Basilique Saint-Denis Transept nord Rose. 15 novembre 2014.

C’est par une histoire sur le temps long qu’il faut appréhender le bleu et les couleurs en général. Héraldique et dynastique au Moyen Âge, le bleu est ensuite devenu la couleur de la monarchie. Il demeure encore de nos jours, malgré les grands retournements politiques survenus en France, en tant que couleur républicaine. Notre société s’est cependant largement éloignée de la société médiévale, et le bleu possède aujourd’hui nombre de nouvelles valeurs. Mais cette révolution du bleu au milieu du Moyen Âge explique certainement pourquoi nous sommes encore si étroitement liés et attachés à cette couleur.

Sources :

– Herbert L. Kessler, L’œil médiéval, trad. A. Hasnaoui, Klincksieck, « L’esprit et les formes », 2015.

– Michel Pastoureau et Dominique Simonet, Le petit livre des couleurs, Edition du Panama, Points, 2005.

– Michel Pastoureau, Une histoire symbolique du Moyen Âge occidental, « La librairie du XXIe siècle », Seuil, 2004.

– Michel Pastoureau, Bleu. Histoire d’une couleur, Seuil, 2005.

– Michel Pastoureau, Le roi tué par un cochon, « La librairie du XXIe siècle », Seuil, 2015.

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