©Bansky, The Girl with balloon, La Petite Fille au ballon sur le pont de Waterloo à South Bank, 2002, Londres

 L’ART DE LA RUE APPARTIENT À LA RUE

Par Sylvie Testamarck

En 2002, Banksy réalise The Girl With Balloon, un dessin au pochoir exécuté sur le Waterloo Bridge. Nous sommes à Londres. On y voit une fillette en noir et blanc lâcher un ballon rouge en forme de cœur. Le gris, c’est précisément la surface choisie par l’artiste qui en assure la présence : un beau mur crasseux pourvoyeur de toutes les nuances de la tonalité. Des gris de Payne, des gris fer, argent, ardoise s’y déclinent à l’envi, rendus possibles par des décennies de pluie et de vent et sur cette surface admirable : des stries, des entailles, des nodosités minuscules… Le plus beau des supports en somme.

Derrière ce mur, un autre mur et plus loin encore un troisième qu’on devine : nous sommes en ville. L’espace est quadrillé de lignes très denses à l’intérieur desquelles l’artiste a enchâssé l’enfant. Le vent souffle pourtant. Précisément de droite à gauche. Il emporte le ballon rouge faisant aussi voler la robe de la fillette.

Sur le mur du second plan, un dessin en carmin et noir suit une direction identique au ballon qui suit à son tour la ligne ascendante de l’escalier et ce désir d’envol, c’est le bras tendu de l’enfant qui l’orchestre tout entier. À droite, placée stratégiquement sur la même ligne que le ballon, on lit une phrase : «There is always hope». Peu visible, tracée en blanc sur gris clair, c’est elle qui éclaire pourtant tout l’ensemble.

On ignore si c’est la phrase écrite par une main anonyme qui aurait inspiré Banksy ou inversement et c’est là, précisément, que tout se joue et s’opère dans l’art urbain : dans ce tissage sans fin entre la ville elle-même et les œuvres que les artistes y apposent. Chaque jour, celles-ci se modifient, enrichies, lacérées, recouvertes, karchérisées parfois : c’est la ville elle-même qui les travaille.

Cette ville qui est leur médium et leur cadre : vivant, infini, toujours changeant et ces œuvres qui lui appartiennent tout entières : clandestines, infiniment multiples dans leurs expressions, offertes à la créativité du passant, à sa jubilation comme à sa consternation, toujours gratuites.

En 2018, «A Girl with the balloon», reproduit par l’artiste sur une toile de petit format désormais encadrée est vendu à 1,2 millions d’euros. Nous sommes chez Sotheby’s, à Paris. Dans cette métamorphose opérée par l’artiste, l’oeuvre est ici réduite au seul dessin (plutôt médiocre au demeurant) de l’enfant et du ballon. Elle aura, dans ce processus, perdu la diversité des gris qui faisaient chanter le noir de la robe, la multiplicité des regards des passants, les détritus chatoyants jetés à terre et dont les couleurs discrètes dialoguent avec l’ensemble, le monoxyde de carbone qu’on respire à cet endroit, la pluie et ses parfums, la promesse de l’espoir contenu dans la phrase et celle de de l’envol tenu par l’enfant… En bref tout ce qui faisait sa valeur, tout ce qui n’a pas de prix.

©Bansky, The Girl With Balloon, La Petite Fille au ballon sur le pont de Waterloo à South Bank, 2002, Londres.
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