Dossiers

ET PARIS QUI BAT LA MESURE

Taguer l’amour est à réinventer. Et voilà bien ce qu’il se passe depuis que les arbres cessent d’être blessés d’initiales égoïstes : on est arrivé sur les murs. L’amour, avec un grand comme avec un petit «A», s’étale amoureusement sur nos façades grises incapables d’aimer. Pourtant et pour l’amour, les murs ont gardé leurs oreilles.

Ce simple mot, l’«Amour», entité suffisante à elle-même, est écrit sur les pavés de notre capitale depuis 2001 par un Jean-Luc Duez amoureux et blessé.

Après une rupture et un dépôt de plainte contre lui pour harcèlement, monsieur Amour décide de dépenser son énergie amoureuse pour le plus grand nombre et troque le stylo pour le feutre. On passe du papier à la pierre.

C’est bien connu, personne n’a un cœur de papier ; pourtant, il existe des cœurs de pierre. Dans sa simplicité, il donne le ton aux autres. On n’ose pas marcher sur l’amour. L’amour qui pourtant tague tous les cœurs semble vouloir avoir une place de choix : il ne s’inscrit pas dans la lignée d’un art de rue en remplacement permanent du tag d’avant. Comme une petite place d’élection au centre de notre organe palpitant, il choisit un bout de ville solitaire et encore muet. Il reprend les codes de l’art urbain sans en respecter toutes les règles, car il est enfant de bohème et n’a jamais, jamais connu de lois.

©Jean-Luc Duez

In love a déclaré sa flamme aussi, mais à une femme qui l’aime : il dit d’ailleurs ne graffer que par amour pour elle. Pourtant, tout le monde en profite : en prenant en photo, et en envoyant ses phrases noires, accompagnées de petits arbres où poussent des cœurs bien rouges, c’est à d’autres amants et à d’autres amantes que s’adressent tous ces mots. Pour le moment, il y a donc une seule femme qui, en se promenant dans Paris, sait qu’elle est l’élue de son cœur et la motivation de ces messages répétés. Et si tout un chacun déclarait sa flamme sur les murs de nos villes ? Des embouteillages de «je t’aime», des surplus de cœurs et des marées, hautes et basses, d’amour.

Pour tenter d’imaginer le séisme, on peut revenir au pied du Mur des je t’aime où Montmartre a su dompter cette vague pour l’organiser et la ranger en blanc sur fond bleu, avec 300 traductions de ladite phrase aussi taboue qu’omniprésente. Cette initiative de Frédéric Baron prend vie en 1992 à l’aide de la calligraphe Claire Kito, au sein du square Jehan-Rictus.

D’autres amoureux du concept collent des amants de toutes les couleurs d’âmes humaines, comme HeartCraft qui confie vouloir :

 » rappeler à chaque coeur la beauté et la force de la différence »

©In love

D’autres encore marquent en phrases moins personnelles des «l’amour court les rues», «faites l’amour pas les magasins», «love me»… Elles sonnent comme des affirmations et des caprices, involontaires, doux amers, qui nous font aimer les murs, nous en agacer, mais toujours penser à celles ou ceux que l’on a peut-être aimés.

©Frédéric Baron et Claire Kito, Le Mur des je t'aime reproduit 311 « je t'aime » en 250 langues, Square Jehan-Rictus, Paris

Art’nBox

Retrouvez tout l’univers du street-art dans notre coffret

« Pignon sur Rue »

Art’nMag

100 pages inédites sur le street-art, imprimées en format de poche, regroupant portfolios, dossiers et articles écrits par nos journalistes et spécialistes.

Bonne lecture !

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *