Odilon Redon, La Cellule d_or, 1892 ou 1893 (huile et peinture métallique dorée sur papier préparé en blanc, 30,1 x 24,7 cm), British Museum.
Dossiers

BLEU DE NUIT, BLEU DE RÊVE

Edward Hopper, Nighthawks, 1942 (huile sur toile, 84 cm x 1,52 m), Art Institute of Chicago Building.
Edward Hopper, Nighthawks, 1942 (huile sur toile, 84 cm x 1,52 m), Art Institute of Chicago Building.

BLEU DE NUIT, BLEU DE RÊVE.

Par Florine Camara

Le bleu est cet espace indéterminé où résident tous les possibles qui ne demandent qu’à être explorés. Il est cette interrogation silencieuse, ce territoire sans délimitations sinon celles de nos songes. Chez chacun de ces quatre artistes, plus qu’un choix chromatique, le bleu devient un personnage à part entière qui prend pleinement vie bien après le coucher du soleil. « Mes nuits sont plus belles que vos jours » a écrit Raphaële Billetdoux : ces œuvres en sont l’illustre témoignage.

La Nuit étoilée, Vincent Van Gogh 
1889 (huile sur toile, 74 x 92 cm), Musée d’Art Moderne, New York.
Vincent Van Gogh, La Nuit étoilée, 1889 (huile sur toile, 74 x 92 cm), Musée d’Art Moderne, New York.
Vincent Van Gogh, La Nuit étoilée, 1889 (huile sur toile, 74 x 92 cm), Musée d’Art Moderne, New York.

Dans ce ciel nocturne éclatant, un azur mythique semble repousser les abîmes d’angoisse de l’artiste. Il offre un écrin idéal à des astres tourbillonnants, dont l’aura résonne en de multiples ondes de choc dans un éther crépitant. Y aurait-il donc des vagues dans les cieux ? 

Soulignant des mouvements célestes ardents, le bleu marine devient ondée paisible, et s’étale en larges lampées sur les montagnes, la vallée, les toits. Sans ce cyprès, posé là tel un funeste présage, la vue de ces nébuleuses ondoyantes serait idéale. 

L’œuvre témoigne d’une lutte entre les couleurs, d’où le bleu sort vainqueur, noyant tout le doré, le blanc, le noir que Van Gogh aperçoit depuis sa chambre, près de Saint-Rémy-de-Provence. Cette narration hypnotique est largement servie par un camaïeu de bleus luxuriant, où la contemplation de la nature permet une ultime rêverie. La peine immense et l’apaisement, tout le terrible et toute la sérénité d’une sérénade murmurée au vent sont déposés ici.

La cellule d’or, Odilon Redon
1892 ou 1893 (huile et peinture métallique dorée sur papier préparé en blanc, 30,1 x 24,7 cm), British Museum.
Odilon Redon, La Cellule d_or, 1892 ou 1893 (huile et peinture métallique dorée sur papier préparé en blanc, 30,1 x 24,7 cm), British Museum.
Odilon Redon, La Cellule d_or, 1892 ou 1893 (huile et peinture métallique dorée sur papier préparé en blanc, 30,1 x 24,7 cm), British Museum.

Durant le Haut Moyen-Âge, dans la liturgie chrétienne, le bleu est associé à l’or car, comme celui-ci, « le bleu est lumière, lumière divine, lumière céleste, lumière sur laquelle s’inscrit tout ce qui est créé » (Michel Pastoureau, « Bleu, histoire d’une couleur », éd. Points, 2014). C’est à travers cette teinte que la puissante figure de la Vierge se drape peu à peu de son traditionnel voile couleur saphir. 

Et avec ce visage endormi, c’est une véritable rhétorique mystique du bleu qu’invente Redon. Le fond doré rappelle les icônes byzantines, tandis que le flou du cadre semble ceindre la silhouette d’un halo subliminal. L’étrangeté, c’est cette teinte de cobalt abondante, tirant par endroits sur l’indigo, le violet, soulignée par une texture presque écorchée. C’est aussi ce visage figé dans un rêve immense, ou peut-être est-il en prière ? Survivre au monde à travers le songe et la spiritualité : l’éloquence de ce bleu offre un saisissant contraste face à ce trésor d’humilité. 

Dans les entrelacs de l’obscurité naissante, le peintre nous invite à enfreindre le réel en contemplant ces traits graves, hermétiques, comme fatalement perdus au cœur d’un sommeil rituel – un sort jeté ? Après tout, à la nuit bleue rien d’impossible…

Nighthawks, Edward Hopper
1942 (huile sur toile, 84 cm x 1,52 m), Art Institute of Chicago Building.
Edward Hopper, Nighthawks, 1942 (huile sur toile, 84 cm x 1,52 m), Art Institute of Chicago Building.
Edward Hopper, Nighthawks, 1942 (huile sur toile, 84 cm x 1,52 m), Art Institute of Chicago Building.

La nuit, ce moment où rêve et réalité se concèdent un peu de leurs terrains respectifs. Ce sont ces heures suspendues où les tensions quotidiennes rendent leurs armes pour, enfin, laisser à l’inconscient le soin de s’approprier tous les désirs qui, de jour, se contentent de quelques soupirs.

Ici, elle se devine plus qu’elle ne s’expose et envahit tout l’espace, réduisant les personnages à des parts congrues. Ce qui importe, c’est cette atmosphère lissée, ces zones bleuies découpées par la lumière des néons du bar.

A l’avancée de la nuit, Hopper offre une place de choix en la faisant entrer dans ce qui semble être le dernier bastion avant une fin du monde annoncée. Inlassablement, le regard passe de l’intérieur à l’extérieur, du dedans au dehors, jusqu’à réaliser que ce pub n’est pas au centre. Il s’agit d’une étape où poser les yeux, lors d’une nuit singulière dont le bleu n’invite ni au sommeil, ni à la rêverie mais à une mélancolie somnambule. Cobalt, azur ou de manganèse : les différentes gammes employées par Hopper témoignent de la richesse d’une couleur parfois bien plus oppressante qu’il n’y paraît.

Milky Way, Peter Doig
1989-90 (huile sur toile, 152 cm x 204 cm), Scottish National Gallery of Modern Art © Peter Doig. All Rights Reserved, DACS/Artimage 2018. Photo: Jochen Littkemann / ADAGP Paris, 2018.
Peter Doig, 1989-90 (huile sur toile, 152 cm x 204 cm), Scottish National Gallery of Modern Art © Peter Doig. All Rights Reserved
Peter Doig, 1989-90 (huile sur toile, 152 cm x 204 cm), Scottish National Gallery of Modern Art © Peter Doig. All Rights Reserved

A la manière de l’installation Aftermath of Obliteration of Eternity de Yayoi Kusama, la limpidité de ce ciel nocturne est pour le moins sidérante ; terre et voûte céleste se confondent en un jeu de miroir dont le peintre figuratif écossais a le secret.

Cette déferlante bleue impose un rythme au regard. Elle bouscule l’idée de profondeur au profit de contours fondus, et de tons superposés, à la manière d’un carnet de coloriage. La sérénité crépusculaire de ces végétaux aussi souples que des plantes marines offre un spectacle étonnamment paisible, tout en retenue. Par un point de vue plutôt classique, l’artiste se fait l’interprète pudique du pouvoir d’une nature immense : une kyrielle d’étoiles et de planètes entament leur chorégraphie séculaire, embrasant un bleu de smalt dégradé par des volutes lumineuses. A gauche, un arbre blanc semble refléter l’éclat d’une Lune qui avance masquée. 

Magnétique, cette invitation au détachement et au rêve fait office d’hommage aux courants symboliste et romantique, à l’instar de cette barque : infinie précarité de l’existence, spleen atemporel auquel s’associe idéalement une pénombre d’un bleu pétrole impassible. Et sur cette rive plongée dans un jeu d’ombres quasi-aquatiques, on se plaît à croire que c’est au son de notes bleues, caractéristiques du blues, que le ballet des comètes, imperceptiblement, ondule…

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