Jardin Majorelle, détail, © Nicolas Matheus
Sorties

Bleu Majorelle

Leon Bakst, Etude de décor pour Le dieu bleu, 1911
Leon Bakst, Etude de décor pour Le dieu bleu, 1911

BLEU MAJORELLE

Par Yseult Lefort

L’artifice est naturel au jardin Majorelle de Marrakech, au Maroc. Nul de ceux qui ont fait vivre l’endroit n’en ont développé les ornements sans avoir savamment pensé les teintes et les formes, la symétrie et ses accidents, la polymorphie des plantes et la vivacité des murs. L’espace a été conçu en deux fois : la première par le peintre Jacques Majorelle, projetant de faire de son lieu un tableau vivant ; la seconde, par Yves Saint Laurent après son acquisition de la villa avec Pierre Bergé en 1980. 

Le styliste, quatre ans plus tôt, avait réalisé sa collection inspirée des ballets russes : « Pour le jour, tout part de coupes traditionnelles de Russie, Tchécoslovaquie, Autriche, Maroc », dit-il dans une interview accordée à Vogue en septembre 1976. Entourant les têtes et les hanches des mannequins qui défilent sur le podium de l’hôtel intercontinental, les tissus épais et les denses couleurs forment, de manière pérenne, l’apanage du créateur. On retrouve entre autres teintes un bleu puissant, posé par touche discrète sur une veste d’où s’élance un jupon ocre ou cerclant le contour d’un chapeau rouge en cône. Il est le bleu des décors de Leon Bakst autour de 1900 : à la fois sombre et lumineux, on l’observe partout sur les murs, le sol et les colonnes des croquis du Martyr de Saint Sébastien ; il teint la peau du Dieu Bleu et le fond du ciel au crépuscule derrière les rideaux orangés de la scène ; il orne les plafonds du palais perse de Sheherazade, coupés ici et là par les fines courbes dorées des arcades. Celles-ci tombent alors en flèches sur des tapis richement cousus, où la prolifération des motifs semble alourdir le poids des textiles peuplant les salons. 

Jardin Majorelle, © Nicolas Matheus
Jardin Majorelle, © Nicolas Matheus

Yves Saint Laurent et son ami Jacques Grange, décorateur, font de l’espace Majorelle l’enfant de ces décors : au jardin prolixe, riche d’ornements naturels, répond un intérieur chargé de motifs et de couleurs. Les structures des meubles disparaissent sous de nombreux coussins, les dessins des dalles dansent en dessous des sillons symétriques des tapis. La division entre le jardin et l’intérieur est appuyée par l’aplat de bleu qu’avait brossé Majorelle sur la façade extérieure de la maison. Yves Saint Laurent le fonce d’une teinte, accentuant un peu plus la parenté des fantaisies de Leon Bakst avec ceux de sa maison marocaine. 

C’est le bleu outremer, le bleu par delà la mer, par delà les teintes nord méditerranéennes. Il provient d’Afghanistan, pays plateforme entre Russie, Asie et Moyen Orient. Son pigment naît du broyage de la pierre Lapis Lazuli : c’est une couleur noble, rare donc coûteuse, d’autant plus précieuse pour ce qu’elle symbolise d’exotique aux yeux de l’Occident. Jacques Majorelle avait utilisé sa version synthétique, créée par Emile Guimet, pour les façades de sa villa. Il lui permettait ainsi de créer l’harmonie des couleurs variées de son jardin plantureux, pour que leur richesse ne puisse être inerte une fois confrontée aux géométries plus sévères du bâti. La teinte claire de l’outremer qu’il avait choisi faisait écho au vert peu saturé des cactus peuplant les allées du jardin ; elle avait, comme ses plantes, l’aspect flou et sec du désert. 

Leon Bakst, Croquis pour le Martyr de Saint Sébastien, Acte I, 1911
Leon Bakst, Croquis pour le Martyr de Saint Sébastien, Acte I, 1911
Jardin Majorelle, détail, © Nicolas Matheus
Jardin Majorelle, détail, © Nicolas Matheus

Le bleu outremer choisi par Yves Saint Laurent profile un accord des tons moins abrupt : il est plus humide, plus sombre, reçoit les rayons du soleil sans en réfléchir le violent éclat. La couleur apaise la soif : elle est dressée au centre du jardin comme une plante grasse au milieu d’une forêt à la teinte aride. Elle s’est fixée dans l’espace de manière onirique ; elle y déploie une fierté de paon sans montrer d’orgueil. L’outremer qui porte les accents du luxe, de la splendeur fantasmée par les orientalistes, d’un exotisme dont la nature ne se révèle qu’à travers le déguisement, n’est ici que le support des motifs autour de lui. Mais Il embaume surtout l’espace de joie, puisqu’il n’est de bleu moins mélancolique. 

Villa Majorelle © Nicolas Matheus
Villa Majorelle © Nicolas Matheus
Leon Bakst, Etude de décor pour Le dieu bleu, 1911
Leon Bakst, Etude de décor pour Le dieu bleu, 1911

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