AURELIE DUBOIS, ARTISTE DE GARDE

Par Sylvain Bernière

Travailler sur l’érotisme sans basculer dans les traditionnels clichés que véhicule la société n’est pas chose aisée, mais des artistes inattendus comme Aurélie Dubois ont réussi à introduire leur propre dose de subtilité, à grand renfort de messages subliminaux et autres métaphores visuelles. Naviguant dans l’indicible de l’érotisme, cette plasticienne, née en 1975 à Paris, nous transporte dans un intriguant voyage, entre désir de chair et bestialité.

Ses études plutôt classiques, à l’école Nationale Supérieure des Beaux Artset à l’Université Paris VIII, n’ont jamais entamé son audace artistique et ses envies de singularité. Très vite, l’envie d’exposer et de partage avec le public se montre plus fort que tout. Elle enchaîne les expositions, là où le vent la porte, dans le sud-ouest dans un premier temps, et surtout à Paris où ses œuvres sont visibles dans diverses galeries, ainsi qu’au Grand Palaisen 2010, où elle participe à l’exposition « Sexe et Convenances »en compagnie du galeriste Pascal Vanhoecke, et du célèbre producteur de films X Marc Dorcel.

Auréolée d’un prix multimédiaen 2003, Aurélie Duboisa su mener sa barre dans les eaux tumultueuses qui sont les siennes. Son travail en témoigne pour elle. Dualisme subtil entre le côté bestial et libre du mammifère et le conformisme d’un système mercantile, ses œuvres s’articulent fortement autour de notions assez dérangeantes comme la frustration ou encore l’inhibition. Une manière de choquer désagréablement le spectateur ? Ce serait aller vite en besogne, tant la générosité d’Aurélie Duboistransparait à travers ses créations, avec cette inexpiable envie de secouer l’œil du contemplateur, en remettant la toute-puissance des instincts de l’homme à la place qu’elle mérite.

À l’époque moderne, à la suite de Blek le rat, pionnier du street art qui a débuté son œuvre protéiforme en disséminant au pochoir des rats dans tout Paris, (plus proche de nous, on pense à son œuvre terrible mais drôle After the apocalypse, figurant un rat faisant un selfie dans les ruines d’une ville moderne), toutes les déclinaisons de l’humour émaillent les espaces communs, urbains mais aussi ruraux.

©Aurélie Dubois, Balance-main-coeur, 60X60 cm, sérigraphie sur marbre

Ces déclinaisons humoristiques peuvent revêtir toutes les formes de jeu avec les mots et de détournements de phrases ou de signes graphiques. On joue avec les noms propres aussi, les personnages connus (mais parfois inconnus) et les noms de marques y sont moqués et pris à parti. Certains ouvrages recensent ces jeux de mots dont le très complet Graffitivre, accompagné de sa page tumblr éponyme et régulièrement mise à jour sur les graffitis de graffeurs présumés alcoolisés. Le livre propose, en plus de son recensement, une introduction historique et réflexive sur la nécessaire transgression exprimée par les graffitis. Comme exemple, on y trouve, en quatrième de couverture, en forme de réponse à Pompéi : « Enfin un mur sans graffiti ». Ou encore de l’humour noir « Omar m’a yonnaise », du détournement « ROULEZ AU PAS… tis », de l’humour cultivé (ou freudien, c’est selon) : « Œdipe a dit : la sortie c’est parricide »…

©Aurélie Dubois, Les Elles, 30x42cm, encre-carbone, 2018

Cette mise en exergue de ce que le spectateur ne veut pas voir a véritablement pour but de transmettre un aveu, un déclic qui permettra, à celui qui saura l’entrevoir, d’aborder les pulsions sexuelles qui s’agitent en nous d’un point de vue indéniablement viscéral, sans filtre.

Un cheminement qui continue à évoluer aujourd’hui dans l’approche de l’artiste, notamment dans le cadre de sa prochaine exposition au 24Beaubourgau mois de juin. Durant cet événement le visiteur aura l’occasion de scruter le rapport à la sexualité qu’entretient respectivement le règne végétal et animal.

Comme l’indique l’artiste elle-même :

« J’utilise souvent la plume pour concevoir mes dessins, c’est quelque chose que je considère d’avantage comme une griffe, approche animale oblige, que comme un ustensile de création. Mais la bestialité de mon art ne s’arrête pas là, elle s’affirme également par l’impatience de mon approche artistique. En général je n’attends jamais que l’encre sèche et me sers de mes doigts comme buvard ou comme tampon. J’aime l’idée de maltraiter l’œuvre, voire de marcher dessus. La notion de perfection ne fait pas partie de mes prérogatives. Les tâches qui se perdent ne me gênent absolument pas. Mon lieu de création n’est d’ailleurs pas un atelier pour moi, mais un laboratoire plutôt, où j’expérimente à outrance. L’amour du monde me pulvérise, mais cette insatiable envie de transmettre cette météo des pulsions qui est mienne (émotions, horreurs, espoirs) prédomine toujours. »

©Aurélie Dubois, Les Racines, mine graphite 90x150CM, détail, 2018
Leave a reply